Cinéma, théâtre et l'art de la présence chez Jane Birkin

Il y a des noms qui sont éternels. Des visages qui, malgré la mort, sont inoubliables. Jane Birkin fait partie de ceux-là. Pendant des années, à l'écran et sur les planches de théâtre, elle a séduit des milliers de cinéphiles et spectateurs en France et dans le monde entier.

Fille de la célèbre comédienne britannique Judy Campbell, Jane Birkin a très tôt développé une passion pour l'interprétation. À 17 ans, elle jouait déjà dans les théâtres de Londres aux côtés de grands noms du théâtre et du cinéma populaire. Jusqu'à sa mort en 2023, elle a été une figure emblématique du cinéma français.

Jane Birkin était un personnage multi casquettes. Chanteuse à succès, icône de mode, réalisatrice, actrice et comédienne, humanitaire, elle a eu une carrière et une vie bien remplies. Briller sur scène et à l'écran faisait partie de ses nombreux talents. Elle a joué dans plus de 70 films et interprété des pièces classiques et contemporaines. Et dans tous sans exception, elle a marqué par sa présence. Si vous avez déjà regardé un film ou une pièce avec Jane Birkin, vous savez de quoi on parle. Ce n'est pas une présence éclatante, tapageuse, non, Jane n'a jamais été une adepte du spectaculaire. Son art à elle, reposait sur la retenue, l'attention et la physicalité. C'était une présence qui capte tout, une présence subtile et précise. Dans chaque geste, chaque mouvement, chaque silence, Jane existait pleinement sans jamais en faire trop.

Des planches londoniennes au cinéma français

Professionnellement parlant, Jane Birkin a en réalité fait ses premiers pas au théâtre. Encouragée par sa mère, elle s'était présentée à une audition pour une pièce de Graham Greene. Un premier essai maladroit, mais qui pourtant marque le début d'une longue carrière d'actrice. Elle avouera elle-même plus tard dans une interview qu'elle a obtenu son premier rôle en se ridiculisant. C'était un pur coup de chance.

Cinéma Français

La maladresse qui a ouvert la porte au succès

« Je suis arrivée en ayant totalement oublié le texte qu'elle m'avait fait apprendre… et c'était parfait » disait Jane Birkin. Comme quoi, à quelque chose malheur est bon. Pour permettre à sa fille d'obtenir le rôle, Judy Campbell avait personnellement veillé à ce qu'elle apprenne correctement le texte. Mais, le jour de l'audition, Jane avait tout oublié. Peut être était-ce dû au stress; ce qui est sûr, c'est que finalement cette maladresse lui avait fait obtenir le rôle. Elle collait parfaitement au personnage, puisque sa maladresse et sa confusion naturelle faisaient partie du rôle. Déjà là, Jane n'avait pas gagné parce qu'elle était parfaite ni fignolée. Elle avait décroché le rôle parce qu'elle était naturelle, réelle.

Cette étape de sa vie marque le début d'une série d'auditions qui vont lui permettre d'être sélectionnée en 1964 pour la comédie musicale Passion Flower Hotel de John Barry, qui était à l'époque célèbre arrangeur du thème des James Bond et son futur époux. Elle va ensuite figurer dans le générique du film The Knack… and how to get it, palme d'or à Cannes en 1965 de Richard Lester. Plus tard, en 1967, elle obtient son premier vrai rôle dans le film Blow Up du cinéaste Michelangelo Antonioni, aussi palme d'or à Cannes. Elle y joue le rôle d'une mannequin déshabillée de force. À propos de ce rôle, Jane dira plus tard : « Je n'avais aucune idée de ce en quoi il allait consister. Je suis allée au rendez-vous. Je me suis retrouvée face à un mur noir et on m'a donné une craie pour écrire mon nom tout en étant filmée pour voir si j'étais cinégénique. Comme je suis dyslexique, ça m'a demandé énormément de concentration ! Et tout en le faisant, je me demandais ce que je faisais là. Je trouvais ça ridicule. J'ai commencé à pleurer et à ce moment-là, un très chic bonhomme est arrivé dans la pièce et m'a dit : “C'est parfait. C'est tout ce que je voulais savoir.” C'était Antonioni ».

La caméra était tombée amoureuse de Jane Birkin. Dès lors, elle avait compris que le secret n'était pas d'en faire trop, mais d'être naturel et de laisser son corps et son regard parler pour elle. Et c'est ce principe qu'elle appliquera tout au long de sa carrière d'actrice et de comédienne.

Le cinéma français des années 70, entre scandales et tendresse

Divorcée de John Barry, elle arrive à Paris en 1968 pour passer le casting du film de Pierre Grimblat Slogan sur invitation du producteur. Là, elle rencontre Serge Gainsbourg qui deviendra plus tard son compagnon pendant douze années. Mais, pas que ! Avec Serge, ils vont tourner plusieurs clips, faire plusieurs films et même avoir un enfant. Leur relation était une collaboration amoureuse et artistique. C'est à travers Slogan que la France découvrira pour la première fois la jeune anglaise sentimentale Jane Birkin, qui très vite, s'érigera au rang d'icône.

Des succès en France dont le film scandal signé Birkin et Gainsbourg : Je t'aime moi non plus

Malgré son mauvais français qui en réalité faisait partie de son charme, après Slogan, Jane Birkin tourne dans plusieurs autres films dont des succès comme La Piscine, Sept morts sur ordonnance, Don Juan 73, La Moutarde me monte au nez, La Course à l'échalote, La Course du lièvre à travers les champs et autres. Entre comédies et drames, elle révèle un jeu d'actrice subtil, retenu, à l'écoute. Elle avait cette capacité à faire parler le silence et l'attitude. Chaque mouvement, chaque expression de son visage est calculé pour surprendre et émouvoir sans jamais surjouer.

Dans le film La Piscine de Jacques Deray, Jane Birkin y fait une apparition marquante. Elle jouait alors Pénélope, un personnage provocant et libre. Sa simple présence suffisait à créer un trouble palpable. Son regard et la manière dont elle occupe l'espace font que le spectateur ressent la tension avant même qu'un mot ne soit prononcé.

Jusqu'à aujourd'hui, beaucoup considèrent son jeu dans Je t'aime moi non plus comme son premier grand rôle iconique. Le film sulfureux, sorti quelques années après le scandale de la chanson éponyme, place Jane Birkin au centre de l'histoire. Tout y est intense et intime comme le veut la chanson qui a inspiré le film. Jane incarne Johnny, une jeune anglaise serveuse dans un bar pour routiers au milieu de nulle part et qui tombe amoureuse d'un routier. En 1976, Je t'aime moi non plus était scandaleux, mais aussi fascinant. Jane Birkin avait une façon de rendre la sexualité et le désir crédibles avec une délicatesse qui force le respect. Rien dans ses regards, dans ces silences, dans ces gestes retenus n'était outrancier. Elle joue sur l'émotion, de sorte à suggérer plutôt que de montrer explicitement. Mais c'était suffisant pour que le spectateur comprenne et admire.

« La première fois que j'ai pris plaisir à jouer ! Avant de le tourner, je savais que ça allait être différent de tout ce que j'avais pu faire jusque-là. Et ce fut un tournage idyllique » déclarera Jane plus tard. Malgré le scandale, le film contribue énormément à bâtir son statut d'icône.

L'exploration du cinéma d'auteur : Doillon, Rivette, Varda…

Cinéma d'Auteur

Les années 80 marquent pour Jane Birkin une transition tant sur le plan personnel que professionnel. Elle vient de quitter Gainsbourg et démarre une idylle avec le cinéaste Jacques Doillon. Celui-ci va lui offrir des rôles dans le cinéma d'auteur. Jane va continuer à apparaître dans les comédies et parallèlement tourner des films sous la direction de son nouveau compagnon.

Elle va tourner trois films spécifiquement à savoir La Fille prodigue avec Michel Piccoli en 1980, La Pirate avec Maruschka Detmers et Philippe Léotard en 1984 et Comédie ! avec Alain Souchon en 1987. Tout comme Je t'aime moi non plus, La Pirate va faire scandale à Cannes. Il s'agit d'un drame dans lequel elle joue Alma, le rôle principal, une femme tiraillée entre son amour pour son mari et sa meilleure amie. Le film parle de passions amoureuses et de tensions affectives.

C'est pendant cette période que sa carrière va changer. Elle tournera sous la direction de Jacques Rivette dans L'Amour à terre, La Belle Noiseuse et 36 vues du pic Saint-Loup. Elle y expérimentera l'art du long plan et du détail. Fidèle à elle-même, Jane Birkin se distingue par sa physicalité. Les gestes, les postures, les déplacements, la manière de se tenir, Jane utilise son corps pour communiquer, agir, ou exprimer des émotions. Avec Alain Resnais, elle joua la femme de Jean-Pierre Bacri dans On connaît la chanson. Ceci est mon corps de Rodolphe Marconi, Daddy Nostalgie sélectionné à Cannes en 1990 de Bertrand Tavernier ou encore Quai d'Orsay figurent parmi ses meilleurs rôles au cinéma d'auteur.

Elle tournera aussi des documentaires comme Jane B, réalisé par Agnès Varda en 1988 et Jane, une œuvre de sa fille Charlotte Gainsbourg sortie en 2022 où on découvre une Jane intime, telle qu'elle est vraiment et en tant que mère. Réalisatrice elle-même, elle a écrit et/ou réalisé plusieurs films dont Kung‑Fu Master !, Oh ! pardon tu dormais, Boxes (une pièce de théâtre présentée dans la sélection officielle hors compétition au Festival de Cannes 2007), etc.

Jane Birkin au théâtre

Après sa première expérience en 1963 dans le théâtre londonien, Jane Birkin revient à ses premiers amours en 1985. Cette fois-ci, c'est le metteur en scène Patrice Chéreau qui fait appel à elle pour jouer dans La Fausse Suivante de Marivaux à Nanterre-Amandiers. Elle y interprétait le rôle de la Comtesse aux côtés de Michel Piccoli, Didier Sandre et Laurence Bourdil. Elle met à profit son expérience dans le cinéma. Sur scène, il n'y a pas de montage pour masquer une hésitation ou camoufler une erreur. Tout se vit en direct, dans l'intensité du moment présent. Chaque pause, chaque geste, chaque regard a un poids. Jane Birkin y est donc entièrement présente entre fragilité et intelligence. Son art est alors savamment travaillé. Sa présence capte le spectateur, le force à ressentir l'émotion et à vivre le drame dans l'instant.

Forte de son expérience et de son succès avec Patrice Chéreau, elle revient en tant que Frankie, dans l'Ex-Femme de ma vie de Josiane Balasko. Le spectacle se tient au Splendid Saint-Martin. Changement de registre et de théâtre, mais Birkin marque toujours autant par sa présence magnétique. Elle va ensuite jouer au fil des années dans des pièces comme Quelque part dans cette vie, une adaptation française de l'œuvre de l'américain Israël Horovitz, L'Aide mémoire de Jean-Claude Carrière, Hamlet de Shakespeare ou encore Électre de Sophocle. Elle ne laissera personne indifférent !

L'art de la présence chez Jane Birkin

Que ce soit à l'écran ou sur scène, Jane Birkin a su être là, pleinement, avec une authenticité rare. Peu importe le rôle qu'elle avait à jouer, qu'il soit principal ou secondaire, elle avait l'art de capter son audience. Elle n'avait pas besoin de parler fort ou d'en faire trop. Sa manière d'être simplement, sa fragilité tant dans sa voix que dans son être lui permettait d'incarner ses personnages avec une sobriété qui intensifie l'émotion. On a parfois eu l'impression que Jane Birkin acceptait seulement les rôles qui lui permettent d'explorer l'intime et la complexité des relations.

Mais en réalité, le secret du succès de Jane Birkin ne réside pas seulement dans les rôles qu'elle a joués. C'est aussi grâce à son art de la présence. Son corps, sa voix, ses gestes et même ses silences ont construit un langage unique, un personnage aimé et adulé pour sa nature vraie. Les acteurs, pour la plupart, se voient souvent affublés de l'étiquette de “pas vrais”. Cette étiquette ne s'appliquait pas à Jane Birkin, parce que tout chez elle respirait la sincérité. Elle ne jouait pas la star. Elle était simplement Jane, l'anglaise qui parlait un mauvais français, timide, maladroite, qui a conquis le cœur de Serge Gainsbourg et de milliers de français pendant de nombreuses années. C'est ce qui a fait d'elle une légende vivante du cinéma et du théâtre en France et à l'international.

Tout au long de sa carrière d'actrice et de comédienne, Jane Birkin a été un souffle de fraîcheur pour le cinéma français. Sa grâce naturelle, sa présence effortless et son rire engageant ont conquis les spectateurs. Même dans ses rôles tardifs, elle n'a pas perdu de sa beauté et ses airs d'ingénue.